La tragédie du Mont Redondo


L’accident eut lieu le 28 octobre 1949, vers 2 h 55 du matin. L’avion, un Constellation immatriculé « F.B.A.Z.N. » avait décollé de l’aérodrome d’Orly vers l’Amérique, le 27 octobre 1949 à 20 h 45, avec à son bord onze membres d’équipage et trente-quatre passagers dont Rachel Valois, épouse de Me. Aquila Jasmin, et son fils Guy, rédacteur en chef du journal « Le Canada ». Parmi les autres passagers, mentionnons quelques célébrités : Marcel Cerdan, champion de boxe français, son ami Paul Genser et Jo Longman, son manager, Ginette Neveu, violoniste française de réputation mondiale, son pianiste (et frère) Jean Neveu, le peintre Boutet de Monvel, Mme Hennessy (épouse de l’industriel) et ses enfants, René Hauth, secrétaire général du journal « Dernières Nouvelles d’Alsace », cinq Basques, etc...

Avant le départ de l’avion, le mauvais temps sévissait au-dessus de l’Atlantique et, pour l’éviter, l’avion emprunta un autre itinéraire, mettant le cap sur le Açores. D’heure en heure, l’aéroport d’Orly était informé que le vol de déroulait normalement. À 2 h 55 la station de Santa Maria prévoyait un atterrissage imminent du Constellation qui devait faire escale. Puis ce fut le silence… Le « F.B.A.Z.N. » ne donnait plus signe de vie… Les minutes s’écoulaient, lourdes d’angoisse… Au lever du jour, huit avions furent envoyés en reconnaissance. En fin de matinée, l’un d’eux apercevait l’épave de l’appareil sur l’île de Sao Miguel, à 55 milles de Santa Maria. L’espoir renaissait… La presse mondiale en émoi suivait les nouvelles avec fièvre. Des signes de vie avaient été aperçus, disait-on, autour de la carcasse démantelée de l’appareil… Mais le vendredi, à 17 h 10, Paris recevait un message laconique : L’équipe de secours envoyée de Sao Miguel a retrouvé l’épave du « F.B.A.Z.N. au pic de Redondo. Aucun survivant ». Dès que la catastrophe fut connue, on émit toutes sortes d’hypothèses sur les causes de l’accident. Les uns accusaient un mauvais fonctionnement des stations-radio du Portugal, les autres invoquaient une défaillance mécanique, etc... Selon le ministère de l’air Portugais, les installations permettant d’aider l’avion à amorcer sa descente et à retracer le terrain d’atterrissage étaient en parfait état de fonctionnement.

Lorsque l’appareil signala qu’il se trouvait à 4 minutes de Santa Maria, la tour de contrôle n’avait aucune raison de se douter que cette indication était fausse, alors qu’en réalité, l’avion était beaucoup plus loin et volait droit vers le mont Redondo. Le rapport des enquêteurs portugais a omis de rechercher les raisons de cette erreur de position, mais la commission d’enquête française le fit.

L’ensemble des informations recueillies par la commission permirent de reconstituer dans ses grandes lignes la genèse de la tragédie dont les conclusions se résument ainsi : « Les avions long-courriers passant par les Açores naviguaient sur l’émetteur de Santa Anna au centre de l’île de Sao Miguel. Puis, lorsque leur route croisait le bras nord du radioalignement de Santa Maria, les avions prenaient le cap sud (au moins à 6 000 pieds d’altitude) pour ne redescendre à 2 200 pieds qu’à une vingtaine de milles de l’aérodrome de destination. Les appareils pouvaient passer près du pic Redondo, mais toujours très au-dessus de son sommet. Le radioalignement avait été traversé par le Constellation. À cette distance de l’émetteur (60 milles), il est évidemment cinq à six fois plus long à traverser qu’à une vingtaine de milles de Santa Maria. Cette mesure de franchissement n’avait donc pas été utilisée par l’équipage qui avait, sans doute, de manière plus formelle, des renseignements sur sa position. Quels étaient donc ces renseignements et d’où venaient-ils? Une simple mesure de hauteur sur l’étoile polaire (30 secondes de visée et lecture directe de la latitude) eut permis d’éviter une erreur de près d’un degré de latitude… » Il est certain que, si le temps avait été mauvais, l’accident n’aurait pas eu lieu, l’équipage utilisant alors tous les moyens dont il disposait pour situer sa position : relèvement par radio, demande de position au contrôleur au sol, utilisation simultanée de radiocompas de bord, etc... Mais le temps était merveilleusement clair.

L’hypothèse d’un arrêt mécanique, de l’incendie en vol, de sabotage, de l’explosion des moteurs ou de bombe quelconque ayant été écartée, seule restait donc possible une erreur de navigation. L’enquête a démontré que l’erreur fatale a été vraisemblablement due à une interférence entre le radiophare de Santa Maria et celui de Séville en Espagne. L’équipage entrant dans le champ d’un radiophare a cru que c’était celui de Santa Maria et il entama le processus d’atterrissage. Or, ce champ provenait du radiophare de Séville, anormalement perceptible par cette nuit claire et à une si grande distance. L’avion, à une vitesse de 300 milles à l’heure, est descendu directement vers le flanc du pic Redondo…

Indépendamment de toutes considérations sur la nécessité d’un contrôle constant de position des avions par l’équipage, aussi sûr qu’il puisse en être, un radar de surveillance installé à Santa Maria eut empêché l’accident. La tragédie des Açores prouvait une fois de plus que les équipements de bord, fussent-ils multipliés et perfectionnés, sont faillibles. Un contrôle radar du sol aurait fourni une sécurité supplémentaire qui eut été décisive et providentielle pour le vol Paris-New York. Dix ans après cet accident, d’immenses progrès dans l’aviation ont été accomplis réduisant ainsi de beaucoup le nombre de catastrophes de ce genre.

En dépit du fait que l’enquête ne put établir hors de tout doute et de façon inattaquable les véritables responsabilités, il y eut aussi quelques incidents à déplorer après l’écrasement de l’avion! Sans que l’on sut jamais pourquoi, comment et par qui, l’épave de l’avion fut pillée bien avant l’arrivée des secouristes. La plupart des bijoux des victimes avaient disparu, ainsi que leurs portefeuilles et de nombreux bagages, ce qui compliqua l’identification des victimes.

Des procès furent intentés à Air France par les familles de certains disparus. Monsieur Hennessy réclama pour sa part la somme de vingt cinq millions (25 000 000$) de dollars mais fut débouté par la cour. Guy Jasmin, célibataire, avait déjà fait quelques voyages en Europe, mais pour ne pas laisser seule sa mère qu’il affectionnait beaucoup, ces voyages étaient assez brefs. Guy était jeune à la mort de son père et c’est sa mère, Rachel Valois, musicienne, qui complète son éducation. Guy fut un fils incomparable et son amour filial était quelque chose de très beau et de très émouvant. Il consacra à sa mère les plus belles années de sa vie.

Son rêve était de l’emmener avec lui en Europe, surtout en France, où elle pourrait visiter les musées. Voir des cathédrales, des châteaux, les jardins du Luxembourg, entendre de la belle musique… Ce rêve, il venait de le réaliser. C’était la première fois que Rachel Valois montait dans un avion. Invité par le commissariat général du tourisme français, Guy Jasmin devait réunir les éléments d’une enquête sur les préparatifs de l’Année Sainte. Cette enquête devait paraître dans « Le Canada ». Guy Jasmin avait suivi avec sa mère la route que prendraient beaucoup de pèlerins en traversant la France pour se rendre à Lisieux, à Lourdes, puis sur la Côte d’Azur sans oublier Monaco. Enfin, ils s’étaient rendus en Italie en empruntant toujours le chemin des pèlerins jusqu’à la Ville Sainte. La veille de leur retour pour New York, Guy avait fait part de ses impressions à un confrère journaliste de Paris en lui mentionnant qu’il avait été très frappé par l’ampleur des préparatifs en France et en Italie concernant l’hébergement des millions de fidèles. De ce qu’il avait vu, il en avait tiré la conclusion que l’Année Sainte revêtirait un grand éclat et qu’elle marquerait une date d’une importance exceptionnelle dans l’histoire de la chrétienté.

Son confrère journaliste français avait gardé du disparu le souvenir d’un homme particulièrement doué, sachant allier à la technique de son métier, une grande culture personnelle et des dons littéraires indéniables. Ces qualités jointes à sa grande affabilité naturelle, l’avaient fait aussitôt apprécier par tous ceux qu’il avait rencontré à Paris, car il avait poursuivi son enquête dans les milieux les plus divers, religieux, politiques, littéraires et de presse. Le général Vanier, ambassadeur du Canada, et son épouse avaient invité à déjeuner Guy et sa mère en compagnie de quelques personnalités du monde journalistique et littéraire.

C’est le grand journaliste Olivar Asselin, que Guy rappelait par les traits de sa figure et de sa plume, qui le lança dans le journalisme avec son ami Willie Chevalier, devenu rédacteur en chef adjoint du « Soleil ». L’accident a donné lieu dans la presse en général du 29 octobre 1949, à toutes sortes de rumeurs contradictoires et parfois fantaisistes concernant le nombre de morts, l’endroit de l’accident, les conditions atmosphériques au moment de la catastrophe, les causes de l’accident, le rapport des sauveteurs…mais dès la confirmation officielle par Air France du décès de Guy Jasmin, le t.h. Louis Saint-Laurent, premier ministre du Canada lui rendait un profond hommage en ces termes : « Le journalisme canadien de langue française vient de perdre par la mort tragique de Guy Jasmin, rédacteur en chef du « Canada », un de ses plus dignes représentants. Bien que relativement jeune, M. Jasmin avait déjà acquis une longue expérience du journalisme… »

Guy Jasmin et sa mère Rachel Valois reçurent un émouvant hommage d’estime posthume d’abord en l’église Sainte-Madeleine d’Outremont (funérailles), puis en l’église Saint-Laurent pour un Libéra et inhumation au cimetière de Saint-Laurent. Des milliers de personnes de toutes les classes de la société s’étaient réunies dans les deux églises pour leur signifier leurs sentiments. Outre les parents, amis (es) et connaissances des défunts, un très grand nombre de journalistes avaient tenu à manifester leur grand attachement à celui qui pendant des années avait été leur confrère loyal et, pour plusieurs, leur ami. Tous les journaux du Québec et certains de l’Ontario avaient envoyés une nombreuse délégation. Même le Time Magasine de Ney York avait un délégué. Le ministre des postes, l’hon. Édouard Rinfret, représentait le premier ministre du Canada et le consul de France assistait à la cérémonie. Encore aujourd’hui, plusieurs se souviennent de cette tragédie et plus particulièrement les membres des familles Jasmin et Bélanger ainsi que les amis (es), collaborateurs et connaissances de Guy Jasmin et de sa mère Rachel Valois.

André Bélanger, mars 2006.


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